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Un monde en éclats : les collages de Joëlle Isnardon

C'est quoi ton problème ?

Les collages de Joëlle Isnardon frappent d’abord par leur éclat : un éclat littéral — celui de l’Altuglass qui intensifie les couleurs, magnifie les détails, gomme les aspérités du papier — et un éclat narratif, comme si chaque œuvre jaillissait d’une explosion minutieusement orchestrée. Car chez cette artiste, le chaos n’est jamais désordre : il est construction. C’est un chaos réglé, un « mouvement arrêté » où chaque fragment semble suspendu dans un instant filmique, juste avant que l’histoire ne reprenne son cours.

Le théâtre des images

On entre dans un collage de Joëlle Isnardon comme dans une scène déjà en mouvement. Ses compositions multiplient plans et lignes de fuite, jouent du haut et du bas, ouvrent des perspectives urbaines ou marines, et l’on suit volontiers la trajectoire d’une figure féminine soudain figée — directionnelle, presque chorégraphique — qui offre au regard un point d'appui humain au sein du tumulte visuel.

L’artiste parle elle-même de « chaos contrôlé », et cette expression résume précisément ce que l’on ressent face à ses images : un bouillonnement maîtrisé, où des éléments hétéroclites — objets iconiques, silhouettes découpées, fragments de texte, motifs géométriques — s’aimantent subtilement pour composer une scène qui relève autant du rêve que du souvenir.

Le moment du “match” : une alchimie narrative

Le cœur de sa démarche réside dans cette seconde imprédictible où deux ou trois fragments, mis côte à côte, déclenchent une histoire. C’est là que se fabrique l’inattendu :

  • une femme hautaine qui trouve son double dans un presse-agrume de Philippe Starck,
  • une bouche pulpeuse qui résonne avec une Vénus d’Afrique rose et ronde,
  • un capitaine isolé qui regarde des cabines de plage désertées comme on contemple une absence,
  • une jambe gainée de plumetis noirs qui incarne la liberté punie, celle de Carmen.

Ces associations ne sont jamais arbitraires. Elles naissent d’un état d’esprit, d’un livre, d’un fait d’actualité, ou — parfois — d’un véritable saut d’intuition. Certaines compositions se font en un flux évident, d’autres deviennent une quête obsessionnelle, puzzle ouvert aux milliers de possibles où un seul détail manquant peut tout résoudre. Ce travail mental, exigeant et presque romanesque, est au fondement de sa signature.

Image + texte : un diptyque intime

Lorsque le collage est achevé, il entre dans un temps de repos. Ce n’est qu’ensuite que Joëlle écrit — un court poème, un haïku, quelques lignes de prose. Cette temporalité différée donne au texte la distance nécessaire pour offrir une lecture digérée, une clé interprétative douce mais non autoritaire.
Ainsi, pour Carembolage, elle évoque « Choc des cultures, choc des images, reboussolons nos boussoles… » ; pour Urban Movie, la ville devient un cinéma dont les strates racontent le temps qui passe ; pour La vie en rose, elle interroge l’écueil du sentimentalisme.

Ce dialogue image/texte n’est jamais décoratif : il éclaire une dynamique intérieure, un mouvement du sens que le collage laisse entrevoir sans jamais le fermer.

L’Altuglass : entre effacement et révélation

L’impression sous Altuglass n’est pas un choix technique, mais un choix esthétique et conceptuel. Elle efface le labeur du collage, ses froissures, ses épaisseurs, son envers artisanal. L’Altuglass permet des formats amples, bien au-delà des petits papiers découpés dans la presse. Enfin, il offre une luminosité, une netteté presque photographique qui prolonge l’héritage de l’artiste, vingt ans passés à travailler le verre.

De cet abandon du matériau verrier demeure un amour de la brillance, du tranchant, de la transparence : l’Altuglass n’est pas un remplacement, mais la continuité naturelle de son regard de verrière, transposé dans un médium plus libre, moins contraignant.

Une œuvre-caméléon, entre scène, ville et sentiment

Ce qui frappe, dans son corpus récent, c’est la diversité des registres qu’elle traverse : l’urbain, le maritime, le cinématographique, l’intime. Chaque collage semble être l’arrêt sur image d’un film dont on n’aura jamais toutes les séquences, mais dont l’instant saisi suffit à créer une atmosphère forte, une tension narrative.

Qu’elle s’empare du quotidien ou de l’archétype, du clin d’œil pop ou du symbolique, Joële Isnardon tisse des images qui racontent sans expliquer, qui interpellent sans imposer. Ses collages ont la précision de l’illustration, le trouble du rêve, et la liberté des images mentales.

Joëlle Isnardon a exposé ses collages récents à Expo 4 Art, Espace des Blancs Manteaux, du 12 au 14 décembre 2025.