Chez Catherine Vieu, la peinture ne cherche pas à arrêter le temps. Elle tente plutôt d'en retenir la vibration : une silhouette aperçue dans une rue, une attitude, une lumière, une foule, un fragment de paysage.
Son univers se construit dans cet espace fragile où l'observation rencontre l'instinct. L'artiste revendique une peinture de « l'instant présent », proche, dans son intention, du travail d'un journaliste qui ferait un documentaire : regarder, saisir une ambiance, témoigner d'un moment avant qu'il ne disparaisse.
Cette approche traverse son travail depuis plusieurs années notamment avec des séries consacrées à New York, Paris, Essaouira, Marrakech, Fès ou encore Saïdia. Elle décrit son œuvre comme une peinture figurative narrative faite de véritables « tranches de vie ».
Le croquis comme point de départ
Chez Catherine Vieu, l'œuvre commence souvent dehors, dans le mouvement du réel. Un croquis réalisé sur place constitue la première empreinte. L'atelier devient ensuite le lieu de transformation : les souvenirs visuels se recomposent, les lignes se précisent, les couleurs prennent leur place.
La technique repose notamment sur le fusain et l'acrylique, mais elle ne saurait se réduire à une recette. « Beaucoup d'instinct », résume l'artiste. Cette part d'imprévu donne à ses compositions leur caractère vivant. Le geste conserve quelque chose de spontané, comme si la peinture devait rester suffisamment ouverte pour laisser entrer ce qui n'avait pas été prévu.
Catherine Vieu imagine les « gestuelles », les « airs ». Elle ne peint donc pas seulement ce qu'elle voit : elle cherche ce que les corps racontent. Une posture devient une attitude, un déplacement suggère une histoire, un groupe de personnages fait naître une scène dont le spectateur peut prolonger mentalement le récit.
La peinture comme documentaire sensible
C'est sans doute là que se situe l'une des singularités de son travail. Catherine Vieu observe le monde avec une attention presque documentaire, mais elle ne cherche jamais à produire une représentation littérale.
« Ça pourrait être partout dans le monde », dit-elle à propos de cette manière de saisir une ambiance. La formule résume bien son rapport au sujet. Les rues, les cafés, les marchés ou les scènes collectives ne constituent pas seulement des destinations ou des décors. Ils deviennent des réservoirs d'impressions d'une pratique figurative construite autour de ces « snapshots of life ».
New York, le Maroc : deux territoires de peinture
Deux imaginaires reviennent particulièrement dans son œuvre : New York et le Maroc. Deux mondes très différents, mais qui offrent à l'artiste une même richesse de signes, de mouvements et de contrastes.
Le premier apporte l'énergie urbaine, la densité, les architectures et les silhouettes qui se croisent. Le second ouvre sur les couleurs, les marchés, les corps, les décors et une lumière différente. Entre les deux, Catherine Vieu développe une peinture qui voyage sans devenir véritablement descriptive.
Le graffiti et l'orientalisme constituent également deux références revendiquées. Leur confrontation est intéressante : d'un côté, l'écriture spontanée de la ville contemporaine ; de l'autre, une tradition du regard portée vers l'ailleurs. Catherine Vieu ne semble pas chercher à choisir entre ces influences. Elle les fait cohabiter dans une peinture où le réel demeure le point de départ, mais jamais la limite.
Une écriture qui se transforme sans se renier
La pratique du « live painting » aurait pu bouleverser cette écriture. Elle l'a surtout confrontée à une autre temporalité. Peindre devant le public oblige à décider vite, à accepter l'accident, à laisser visible la construction de l'œuvre. L'artiste distingue d'ailleurs nettement cette expérience de la peinture réalisée en atelier.
« La peinture en live est très différente de la peinture en atelier », observe-t-elle. Pourtant, cette confrontation directe avec le public n'a pas fondamentalement modifié son langage pictural. Elle semble plutôt avoir confirmé une conviction : la peinture doit rester liée au mouvement, à l'observation et à la sensation.
Cette liberté apparaît particulièrement dans son travail réalisé sous le pseudonyme d'Alfred Styley, avec la série Morceaux de nature. Présentée comme une parenthèse dans son parcours, cette peinture s'éloigne de ses scènes figuratives habituelles pour explorer une expression plus abstraite et matièreuse. Le changement de registre montre que, derrière la narration et les personnages, demeure une recherche plus large sur le geste et la matière.
Entre instinct et mémoire
Ce qui frappe finalement chez Catherine Vieu, c'est moins la fidélité à un lieu que sa capacité à en conserver une sensation. Ses tableaux fonctionnent comme des fragments de mémoire : quelque chose s'est passé, quelqu'un est passé, une lumière a traversé une scène. La peinture en garde la trace.
Son univers figuratif ne cherche donc pas nécessairement la précision photographique. Il privilégie le mouvement, l'atmosphère et cette légère distance qui permet au spectateur de devenir à son tour observateur. Une scène est donnée, mais son histoire reste ouverte.
Catherine Vieu peint ainsi ce qui demeure lorsqu'un instant est déjà en train de disparaître. Une présence, une couleur, une attitude. Des instants de vie qui peuvent appartenir à Paris, New York, Marrakech ou à n'importe quelle autre ville du monde. L'œuvre ne raconte pas tout. Elle laisse au regard le soin de compléter le récit.
